Notre servante veille. Chers spectateurs,    J’ai envie de vous donner des nouvelles de notre théâtre en ce temps si particulier. C’est pour nous d’ordinaire un dialogue de tous les jours que nous entretenons avec les équipes artistiques et avec vous, en dehors de la coupure estivale. Au temps des représentations succèdent ceux des préparatifs, de l’information, des relais, puis le temps des montages techniques, de l’accueil des troupes et enfin des publics. Presque tout cela est interrompu ; comme vous, nous nous protégeons, nous sommes en repli. Pour autant, la vie de notre maison continue. C’est notre part indispensable. Un théâtre n’est jamais entièrement dans l’ombre. Une frêle lumière, une simple ampoule sur pied, ponctue le noir de la scène. On l’appelle « la servante ». On la verra la saison prochaine au moment d’un magnifique tomber de rideau, je vous mets au défi de vous en souvenir et de venir m’en parler. De cette « servante », Olivier Py a fait le titre d’une pièce mémorable, qui dure 24 heures, un événement marquant après le Soulier de satin de Claudel, une façon de montrer que, à l’instar de la vie publique dans certaines mégalopoles contemporaines, le théâtre désormais peut lui aussi ne s’arrêter jamais. Comme dans le temps du sommeil ou de l’hibernation, un processus vital se poursuit, notre servante veille. Nous échangeons avec les équipes artistiques et mettons tout en œuvre pour que les spectacles soient reportés. Il en va de la vie des compagnies et formations artistiques, qui n’ont pas les moyens d’assumer une perte sèche d’exploitation en cas de force majeure. Il en va aussi de l’avenir professionnel des salariés intermittents qui contribuent à notre activité. Nous essayons de faire, au‐ delà du recours au chômage technique qui nous affecte tous, que leur volume d’emploi soit le plus possible préservé. Il est question que certains spectacles soient reportés un peu plus tard dans la saison, ou sur la saison 2020/2021, voire 2021/2022 ; il s’agit d’organiser au mieux les tournées, sans temps morts ni déplacements absurdes qui génèreraient pertes de temps et dépenses d’énergie injustifiées. Ce travail de planification se conjugue donc avec l’ultime mise en place de la saison prochaine. Notre but est de pouvoir vous retrouver aussi curieux et aussi nombreux dès le moment venu des rassemblement possibles, nous voulons en priorité conserver l’élan. Nous sommes conscients d’avoir probablement à essuyer de lourdes pertes économiques, malgré les annonces faites par nos principaux financeurs publics, que ce soit la Ville ou l’Etat, de nous accorder un soutien complémentaire. Nous préférons inscrire cette préoccupation à l’échelle du moyen terme. Nous préférons ne pas perdre le sens. Nous voulons nous tenir à l’écart des peurs, aller au plus profond de ce que veut dire le beau mot de culture, et en particulier dans notre domaine, celui de l’assemblée des spectateurs réunis dans toute leurs diversités autour d’un moment d’hyper‐présent, ce beau moment de la représentation, cette fête des corps et de l’esprit. La fête nous manque. Lorsqu’ils ont appris qu’ils ne pourraient pas jouer, beaucoup d’artistes ont tout simplement pleuré. La dire indispensable serait présomptueux, mais y compris à l’égard de tous ceux que nous n’avons pas encore réussi à convaincre de venir, nous voulons dire ou redire que nous ne faisons que convier à des joies nécessaires. Elles sont très certainement plus ancestrales que celles de la lecture, c’est ce que rapportait il y a peu la voix du défunt George Steiner sur France culture. L’homme a entrepris de se représenter devant autrui bien avant d’avoir découvert l’écriture, et il n’est pas de peuple qui n’ait pas inventé sa propre musique, intense et singulière. Aux temps les plus rudes comme aux endroits les plus malmenés, nous avons pour devoir d’offrir un miroir à la conscience du monde. D’autres vivent ou ont vécu des situations bien plus terribles que les nôtres. Montaigne à la fin de sa vie a dû laisser sa si précieuse bibliothèque et son logis ouverts à tous les vents pour fuir la contrée qu’il habitait, infestée par la peste. D’autres doivent aujourd’hui tout quitter, ils exposent leurs vies. Nous, nous devons rester. Cela implique de rester fidèles à ce que nous avons construit. Pour ce qui concerne notre théâtre, c’est un outil magnifique au service de la nouveauté et de la création. C’est un inépuisable réservoir d’histoires et d’émotions. Il fait partie d’un grand réseau : celui des scènes nationales présentes partout en France, et plus largement, celui de la décentralisation théâtrale, patiemment construite avant et après‐guerre pour que le spectacle d’art se produise pour tous et en tous lieux. J’espère trouver encore le temps et la force de vous écrire des nouvelles, comme j’ai envie de prendre celui, à défaut d’aller voir des spectacles, de renouer avec des amis que je néglige trop ou perds parfois de vue. Les moyens numériques nous offrent d’infinies possibilités. Alors si vous le voulez bien, échangeons. Avec mes sentiments dévoués.    Vincent Léandri Directeur du Théâtre de Cornouaille

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