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« Songs », une étonnante modernité

Article publié dans Le Monde
à découvrir en mars au Théâtre de Cornouaille

« Songs » ou les nouvelles correspondances baroques
Le metteur en scène Samuel Achache et le musicien Sébastien Daucé se rencontrent autour du répertoire anglais du XVIIe siècle.

C’est un théâtre « à la bougie » d’une autre manière, qui ne doit rien a priori à la gestuelle baroque dont il sert la musique : le magnifique répertoire d’un XVIIe siècle anglais défendu par Sébastien Daucé, ses musiciens de l’ensemble Correspondances, et l’ardent alto de Lucile Richardot dans un album qui a fait date, Perpetual Night (Nuit perpétuelle), paru en avril 2018 chez Harmonia Mundi. Le metteur en scène Samuel Achache en a tiré Songs, un spectacle baroque au plein sens du terme, qui pour la première fois n’est pas de mèche avec Jeanne Candel, la complice allumée du Crocodile trompeur, Fugue ou encore Orfeo, je suis mort en Arcadie, avec laquelle il vient de prendre la direction du Théâtre de l’Aquarium, à Paris.

Il faut pouvoir entrer dans l’eau noire de cette musique, mer de larmes répandue de la fin du règne d’Elisabeth I au premier Purcell, de Johnson à Peerson, en passant par Locke, Banister, Ramsey, Blow. Supporter l’enveloppante et terrible douceur d’une déploration sans merci. Achache a désigné trois pleureuses pas piquées des hannetons : deux jeunes sœurs à la fois touchantes et désopilantes, et leur mère quasi mutique et chanteuse. Il y a d’abord Sylvia (Sarah Le Picard, également dramaturge du spectacle), anti-Eurydice des temps modernes qui, ne pouvant se résoudre au mariage, préfèrera descendre dans ses propres enfers chercher une mort par noyade mélancolique. Sa cadette, Viviane (Margot Alexandre), chef d’orchestre du cœur de sa sœur, qu’elle tente d’exfiltrer d’elle-même, tel un mixte dévoyé d’Orphée et de fée de légende arthurienne. Dans un capharnaüm d’objets hétéroclites enveloppés de paraffine blanche, elle convoquera les noces impossibles, les souvenirs d’enfance, la douleur d’une mère sans amour. Humour et dérision, mais aussi peine et tendresse, tressent un spectacle fluide et attachant, souvent à fleur de peau.

Etonnante modernité

Après un bref et cocasse prélude entre les sœurs, la « fuite » de Sylvia dans le tunnel de sa robe de mariée puis sous un large drap de toile blanche recouvrant le plateau, ouvre la porte à la musique, dévoilant en même temps que les instruments disposés tels des personnages arcadiens ployés à l’entour d’un tombeau, la mélancolie charnelle, presque insupportable du Care-charming Sleep, de Robert Johnson, invitant au sommeil définitif. Mais Viviane ne ramènera pas Sylvia, dont le cœur fossile s’est brisé sous ses propres coups de hache, au monde des vivants. Et c’est l’oreille collée au bois d’une épinette fermée telle un cercueil, qu’elle engagera un ultime dialogue avec sa sœur perdue.

Erudit et inventif, drôle et émouvant à la fois, le travail du metteur en scène rebat les cartes : musique ancienne, théories des humeurs, mythe pastoral, comme décachetés d’une cire mémorielle, recouvrent une étonnante modernité portée par l’excellence des interprètes. Des musiciens parfaitement intégrés au processus scénique, des comédiennes dont le jeu sait se couler dans le flux musical. L’omniprésence savoureuse de Margot Alexandre (Viviane), Madame Loyal faisant le lien entre musique et théâtre, présent et passé, vie et mort, les troublantes apparitions de Sarah Le Picard (Sylvia), nymphe dépressive dans sa culotte rose de petite fille avec ses lunettes sur le nez.

Au centre du dispositif scénographique conçu par Lisa Navarro, les musiciens magnifiques, passant de la catégorie figurants à l’action dramaturgique autour de l’alto altier de Lucile Richardot, marâtre neurasthénique et cinglante, dont la voix de magicienne distille avec la même puissance le charme qui enivre et le poison qui tue. (...)

Le Monde | 16 janvier 2019

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