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Les Molière de Vitez

@Pierre Grosbois

Les Molière de Vitez

Remontés à cru

Décor et costumes inexistants, acteurs qui changent de rôles de façon aléatoire à chaque représentation… Gwenaël Morin s’inspire avec bonheur d’une expérience tentée à Avignon en 1978.

Que ça va vite ! En une heure trente, c’est plié. Le rideau ne tombe pas, il n’a pas non plus été relevé, mais l’Ecole des femmes a été joué, ou encore Tartuffe, Dom Juan et le Misanthrope par les dix jeunes comédiens issus de la même promotion du conservatoire régional de Lyon, sous la direction de Gwenaël Morin. Un Molière chaque soir de la semaine, quatre à la file le samedi après-midi, ce marathon réjouit entièrement - l’énergie des acteurs étant contagieuse, quelle que soit la réussite de chaque spectacle pris individuellement, tant le dispositif oblige à changer de regard, le lave, et incite à tout penser en termes de mouvement plutôt que d’achèvement.

Séduction brute
On a vu une première fois un filage - sans trop savoir qu’en penser -, puis assisté un soir à une représentation de l’Ecole des femmes, et il est devenu évident que c’est à la file qu’il fallait voir les pièces un samedi après-midi. Donc, sur le linoléum, il n’y a rien, ou seulement les acteurs - l’essentiel. Un plateau à l’os sans décor, à moins que la grande scène des Amandiers ne soit devenue son propre décor. Pas d’éclairage travaillé, mais des projecteurs allumés également dans la salle et quelques néons. Economie de régie et de frais généraux. Pas de costumes : des jeans, tee-shirts, baskets pour tout le monde dans Tartuffe - très utiles, les baskets, tant les acteurs courent (et très vite) sur le plateau, se roulent par terre et sont susceptibles de recevoir des trombes d’eau -, ils épongent la scène avec des serpillières. Mocassins pour Elvire, jouée par un homme, dans Dom Juan. Robe orange pour Sganarelle interprété par une exceptionnelle jeune actrice - Marion Couzinié -, qui transforme le serviteur en rôle phare de la pièce, mais Dom Juan, lui aussi, est excellent, à la séduction brute et sans apprêt, façon Depardieu très jeune. Par ailleurs, Dom Juan en prose est sans doute, des quatre pièces, celle qui s’accommode le mieux de la crudité de Gwenaël Morin.

Pari démocratique
Que produisent la vitesse et l’enchaînement des quatre pièces ? Ils permettent de saisir ensemble ce qu’on tient d’habitude séparé, ou que seule l’érudition permet de réunir. Ainsi se tissent des liens entre les pièces, elles se superposent dans la mémoire, s’explicitent et se soignent mutuellement si besoin. Les mensonges limpides de Dom Juan parlent aux tartufferies de Tartuffe. Avec les Molière de Vitez, Gwenaël Morin va jusqu’au bout d’une utopie qu’il approche depuis ses débuts : celle de tout donner à voir, d’abolir la différence entre les répétitions et la représentation - il lui arrive d’intervenir auprès des acteurs - et d’offrir quatre pièces que tout le monde croit connaître.

Libération

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