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L'Homme qui prenait sa femme pour un chapeau

@Mirco Magliocca

L'étrange musique du cerveau

Entretien avec Dominique Pitoiset | Novembre 2015

Le metteur en scène Dominique Pitoiset vient de créer à Lyon « L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau », un opéra de Michael Nyman inspiré par l’histoire vraie d’un patient du célèbre neurologue Oliver Sacks. Entretien. (Propos recueilli par Delphine Tanguy)

> Qu’est-ce qui vous a décidé à mettre en scène cette histoire de patient atteint d’agnosie visuelle raconté par le célèbre neurologue Oliver Sacks ?
Quand Serge Dorny, directeur de l’opéra de Lyon en complicité avec Salvador Garcia, directeur de la scène nationale d’Annecy où je suis artiste associé ont proposé à ma compagnie dijonnaise de réaliser ce projet, je me suis empressé de l’accepter. J’avais le souvenir de deux choses, l’immense succès du livre que j’avais dévoré à l’époque du neurologue Oliver Sacks et mes premières sensations de spectateur sur les bancs du Théâtre des Bouffes du Nord de la pièce de Brook inspirée de ce fameux bouquin.

> Comment avez vous abordé l’opéra du compositeur anglais Michael Nyman inspiré de ce livre ?
Je connaissais son oeuvre à travers le cinéma, des films de Greenaway ou de Jane Campion « La leçon de piano » mais pas son opéra. J’ai été assez surpris de constater que c’était une oeuvre minimale de la fin des années 80 qui était très mélodique dans sa composition et très dynamique. Et je me suis dit : et si je faisais un projet neurologique vintage, c’est-à-dire des pionniers de la neurologie. Oliver Sacks a marqué son époque car il a permis à la neurologie d’avoir une visibilité qui n’existait pas avant lui. Il nous a permis de considérer que notre cerveau n’est pas seulement fait de méandres et de complexité mais est surtout extrêmement fragile. Sa fragilité ne détermine pas seulement la nature de nos personnalités mais est une définition de ce qui fonde notre humanité. Oliver Sacks explique en quoi la neurologie permet à la science mentale de sortir du moyen âge pour commencer à entrer dans la renaissance. Cet opéra nous fait partager l’expérience de la curiosité d’un jeune médecin dans un domaine encore peu connu en improvisant des tests qui depuis sont devenus les tests pratiqués dans quasiment tous les services de neurologie du monde. Le diagnostic sera d’autant plus terrible qu’il se trouve confronté à un couple très aimant dont la femme a surprotégé son époux et a organisé toute sa vie de telle sorte qu’il puisse se reconstruire autour de ses lésions dans le plus grand confort. Le librettiste a été pour moi un partenaire essentiel. Il a rencontré la veuve à Brooklyn et a réussi à la convaincre de raconter leur histoire. Elle, dans la nouvelle de Sacks, est quasiment inexistante. Dans l’opéra de Nyman, elle est centrale parce que c’est elle qui fait l’expérience de tous les stades de révolte, d’acceptation et de soumission au diagnostic. Cela nous rappelle un certain nombre d’autres maladies.

> Vous vous êtes intéressé aux travaux récents sur le cerveau humain et avez donné des prolongements à ce projet ?
Je suis passionné par ces questions de recherche fondamentale mais en réalité, je suis passionné par une attitude qui a été très bien définie par Oliver Sacks, c’est toujours considérer le qui est derrière le quoi, c’est-à-dire humaniser la maladie. Cette entreprise a une raison pour moi, homme de théâtre, qui suis toujours à interroger la nature de l’humain. Là, je dirais c’est quoi notre humanité face à la méconnaissance de nous-mêmes et de notre cerveau. Nous avons écrit un autre projet en diptyque avec des acteurs, qui s’appelle le Syndrome d’Alice et m’a amené à fréquenter les services neurologiques de différents hôpitaux de l’est de la France. J’ai rencontré des patients qui ont accepté que je puisse les enregistrer et j’ai écrit à partir de dialogues de personnes réelles.

> Des représentations de votre spectacle ont été annulées à Lyon en raison des événements, quelle est votre position ?
Les annulations de Lyon m’ont rendu furieux. Je pense que la meilleure réponse à apporter, c’est bien de jouer et pas d’annuler. La question sécuritaire et la panique engendrée par cette question terroriste, certes sont légitimes, mais de nous expliquer que c’est le temps du deuil et du recueillement et que les théâtres doivent fermer… Là, vraiment, je crois qu’on n’a rien compris. Je crois que les spectateurs sont adultes, que les citoyens sont intelligents et le prouvent tous les jours. Il y a deux raisons qui font que nous ne devons pas céder à la panique. La première c’est que les gens choisissent s’ils viennent ou pas. La seconde, c’est qu’on ne va pas en plus, avec tous les retours du populisme qui traverse notre société, aujourd’hui, continuer de justifier les discours qui nous donnent le plus la nausée.

© Le Télégramme - Quimper | Vendredi 20 novembre 2015
Delphine Tanguy



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