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Circonova quand même !

Des artistes dans les vitrines de Quimper
VEN 29 JAN, de 15h à 17h

Un théâtre n’arrête pas de vivre quand malgré lui il est coupé de ses publics. Quelque chose d’essentiel subsiste, et il faut le montrer. Il ne suffit pas de continuer de soutenir la création, de perfectionner les spectacles en répétant plus longtemps avant le temps des représentations ; il ne suffit pas de continuer de transmettre, au cours d’ateliers voire de spectacles donnés dans les établissements scolaires ou dans d’autres établissements partenaires comme l’Établissement Public de Santé Mentale ; il ne suffit pas d’être présent sur les écrans, en direct ou non, en proposant de beaux moments qu’on veut très réussis. Il ne suffit pas non plus de préparer la relève et la réouverture, en essayant de reporter les spectacles ou en dédommageant les équipes artistiques, surtout en construisant une saison future la plus gorgée possible de significations et de beauté pour tous. Reste un inextinguible besoin de montrer. De lancer des défis, d’inventer, de prendre de nouveaux risques. On sert à ça. Certes la santé est le premier des biens, comme l’ont dit les philosophes anciens ou encore Schopenhauer. Mais autant que « science sans conscience n’est que ruine de l’âme », on voudrait proclamer que la santé sans lien, sans le partage du sens et du sensible, sans un esprit critique avivé, cela ne nous vaut rien. La culture a ceci de commun avec la pratique du sport, que quand on l’arrête on se porte moins bien, on dépérit. Et quel est le sens de la vie d’un artiste sinon une irrépressible envie de montrer, de donner à ressentir ?

Dans le prolongement de l’initiative portée par Bernard Kalonn, notre adjoint à la culture, qui a conduit à afficher le mot « essentiel » sur toutes nos façades, nous avons eu envie d’un moment de vie. Une sorte de jeu de piste urbain, puisqu’il ne saurait être question de provoquer des rassemblements de plus de six personnes. Nous ferons confiance à chacun de vous pour garder ses distances, pour garder du recul. Nous voulons de la vie en centre-ville, ce cœur de cité si intact des destructions de l’histoire, qu’il est vital de fréquenter pour d'autres motifs que ceux, certes très légitimes, du tourisme et de la promenade. Le Théâtre de Cornouaille a été construit à l’orée de ce qu’on nomme « hyper-centre » pour apporter des ouvertures et des possibilités de circulations nouvelles dans une cité qui avait eu, avant beaucoup d'autres, au début des années 60, l’intuition de se regrouper avec d’autres communes. Le sens architectural et urbain d’un théâtre est de ponctuer la vie collective, la vie de la cité, de marquer une présence politique au sens le plus large du terme, et de proposer une forme toujours ouverte et renouvelée de participation citoyenne, y compris et tout autant en direction de ceux qui n’y viennent pas. Ce que l’on fait dans un théâtre contribue aussi à changer le regard que l’on porte sur le bâtiment lui-même, et c’est aussi cela qui se passe à Quimper : une aventure de programmation fait peu à peu prendre conscience que le geste architectural de Nicolas Michelin, qui a pu interroger ou prêter à polémique, est finalement très réussi, extérieur comme intérieur.

Donc comment faire vivre notre théâtre au sein de la vie publique, après tant de semaines où il demeure fermé ? « Où atterrir ? » pour reprendre le titre d’un ouvrage récent du philosophe Bruno Latour, qui interroge notre incapacité à agir face au risque écologique que tout le monde connaît. Aller dans les vitrines. Y donner à voir le corps des artistes comme un objet précieux mais interdit. Un objet à la merci de tous les appétits. Un objet qui refuse d’être objet, puisqu’il bouge encore, puisqu’il fait son cirque. On ne finira pas d’interpréter. A chacun de construire son histoire. La mienne a été de proposer à une artiste que j’apprécie depuis longtemps de relever le pari de cette performance. Marlène Rubinelli-Giordano a fait partie d'une aventure de cirque des plus marquante des années 2000, celle du collectif AOC, en tant que trapéziste et lanceuse de couteaux. Je sais qu’elle a beaucoup apporté de son univers à la création en 2009 d’Autochtone, un des premiers spectacles de cirque à interpeller sur la conscience écologique. J’ai eu envie de suivre son travail au moment où elle est passée au premier plan dans la conduite des projets. J’ai apprécié qu’elle accepte de transposer sur une scène de théâtre le gradin de son chapiteau, pour aller à la rencontre du public autrement. C’est le pari de la résidence de répétitions qui se déroule actuellement. Et j’apprécie aussi qu’en tant que metteuse en scène mais finalement aussi en tant qu'interprète, elle se soit emparée avec beaucoup d’enthousiasme de l’idée de faire des interventions dans les vitrines de Quimper. Il me semble que ce pari correspond bien à son travail, qui s’amuse à conjuguer le terrible et le merveilleux dans l’apparition des corps, un peu à la manière d’Obludarium des Frères Forman qui a laissé un vif souvenir à Quimper. Marlène Rubinelli s’intéresse à la métamorphose, à la transformation dans la tension, et c’est pour cela qu’elle a sans doute beaucoup de choses à nous transmettre aujourd’hui.

Je suis impatient de découvrir, comme vous j’espère. Pour tous ceux qui, entre couvre-feu et travail, ne pourront pas venir, nous aurons soin de prendre des photos et de vous les communiquer. Mais je dois tout de suite des remerciements. Tout d’abord à Marlène et aux cinq interprètes de son spectacle, qui se sont prêtés au jeu, ou plutôt au défi. Merci à nos interlocuteurs de la Ville et de l’Agglomération de Quimper qui nous ont d’emblée encouragés et qui nous ont donné leurs conseils, merci aux services de la Préfecture pour leur attention et leur bienveillance. Merci particulièrement aux commerçants et partenaires qui nous ont très bien accueillis et qui ont accepté de bousculer leur fonctionnement pour passer une partie de leur temps professionnel avec les artistes. Il ne me déplaît pas que cette opération se passe au moment des soldes, et qu’une place soit ainsi faite à l’art, puisque le sentiment esthétique gagne à être présent à tous les instants de la vie. Enfin merci à toute l’équipe du Théâtre, techniciens intermittents et personnels d’accueil inclus, qui se rend disponible sans relâche pour accompagner et concrétiser les projets, pour permettre que l’art soit disponible au plus grand nombre, le plus largement possible et au meilleur de son expression. Nous mettrons tous les noms sur notre site internet dès vendredi. Pour conclure, je vous renvoie à l’anthropologue Anna Tsing, qui attire notre attention sur le champignon mastutaké, rare et précieux, qui prospère dans des territoires ruinés par l’activité humaine, et je vous laisse entendre l’entretien donné par Bruno Latour lundi dernier sur France culture : https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-idees/redevenir-terrestres-avec-bruno-latour

Au plaisir de nous retrouver !

Vincent Léandri, mercredi 27 janvier 2021.




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